Aristide Cavaillé-Coll - L’orgue trouvillais - 20 décembre 2025

 
Aristide Cavaillé-Coll - L’orgue trouvillais
- samedi 20 décembre 2025 à 17h au musée Montébello

Par Nicole Marodon Cavaillé-Coll

Nicole Marodon Cavaillé-Coll, apparentée à la famille de l'illustre facteur d'orgues propose de faire découvrir les multiples facettes de cet inventeur génial.

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La ville de Trouville est riche d’un patrimoine exceptionnel : deux orgues Cavaillé-Coll dans l’église Notre-Dame des Victoires et un de Charles Mutin, son successeur, dans ce qui était à la belle époque l’église «  des Baigneurs », Notre-Dame de Bon Secours. Lorsqu’on entend, ou lorsqu’on joue ces instruments, on est frappé par l’ampleur et la liberté du son, par cette respiration immense qui leur donne vie, fruit des recherches d’un acousticien de génie. 

Aristide Cavaillé-Coll appartient à la quatrième génération d’une célèbre dynastie de facteurs d’orgue installés dans le Tarn, les Cavaillé, devenus par la suite Cavaillé-Coll. Il naît en 1811, la même année que Liszt. Au cours d’une longue existence qui couvre presque tout le XIXème siècle, il connaîtra de nombreux bouleversements politiques, saura accueillir la révolution industrielle, et surtout deviendra un acteur du renouveau artistique en créant des instruments à la mesure du courant romantique qui déferle sur l’Europe. La première partie de sa vie est l’histoire d’une ascension fulgurante, la seconde sera assombrie par des deuils, la guerre de 1870 et de graves problèmes financiers, malgré la gloire attachée à son nom, les honneurs, et les incessantes commandes venant du monde entier.

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Dès l’âge de 13 ans, Aristide travaille avec son frère aîné sur les orgues de son père, Dominique. A 18 ans il est envoyé en Espagne pour achever l’orgue de la cathédrale de Lérida. Il y résout brillamment un certain nombre de difficultés, notamment en concevant une technique pour garantir la stabilité du vent. Fier de sa trouvaille, il pense pouvoir l’étendre au domaine de la mécanique et découvre alors que le célèbre ingénieur anglais Watt est déjà l’auteur d’un système équivalent... De la même époque date l’invention d’une scie circulaire qui lui vaut une médaille, sa 1ère récompense.

A 20 ans, il crée le Poïkilorgue. Cet ancêtre de l’harmonium, qui connaîtra un grand succès dans les salons, marque un tournant dans le destin du jeune facteur d’orgues : les Cavaillé-Coll sont installés à Toulouse lorsque le Maestro Rossini vient y assister à une représentation d’opéra. Le théâtre de Toulouse, ne possédant pas d’orgue, y suppléait au moyen du Poïkilorgue. Intrigué, Rossini demande à rencontrer l’auteur, visite l’atelier et s’exclame :  “Voilà de beaux sons !  Que faites-vous ici à Toulouse ? Venez-vous-en à Paris, je pourrais vous y être de quelque utilité... ”

Saisissant cette invitation prometteuse, Aristide se lance dans des études approfondies de mathématiques et de physique, puis, muni de précieuses recommandations, il se rend à Paris où grâce à l’appui de Thiers, il obtient de manière aussi précipitée qu’imprévue le chantier de l’orgue de Saint-Denis. Toute la famille déménage dans la capitale ; Aristide est propulsé à la tête de l’entreprise. Il use de toute son ingéniosité pour mener à bien la construction de cet orgue, grosse machine à la mécanique compliquée où, pour la première fois, il installe une “ machine Barker ”, (du nom de son inventeur, le facteur d’orgues anglais Charles S. Barker), nouveau système de leviers pneumatiques permettant d’assouplir considérablement le toucher.

Les chantiers se succèdent : Notre-Dame de Lorette, trois orgues en Bretagne. Saint-Denis à peine achevé en 1841, c’est le tour de Saint-Roch, paroisse de la famille d’Orléans, puis la commande d’un orgue pour la nécropole de Dreux. L’entreprise s’intitule dorénavant “ Cavaillé-Coll père et fils, facteurs d’orgues du Roi ”.

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Il a 30 ans, mais loin de s’arrêter à ce succès, il entreprend un voyage d’études à travers l’Europe afin de comparer les différentes manières de faire avec celles qu’il a héritées de sa famille. A distance, il donne des consignes à son frère, évalue les forces et les faiblesses de la facture française et se forge un modèle sonore qu’il ne cessera de faire évoluer.

L’orgue de Cavaillé-Coll, dit “ orgue symphonique ”, c’est d’abord une pâte sonore somptueuse, enrichie de sonorités nouvelles, comme les jeux harmoniques. Le principe de ces jeux, appliqué le plus souvent aux flûtes, mais aussi à quelques jeux d’anches, comme les trompettes, repose sur une notion de physique élémentaire : la longueur du tuyau détermine la hauteur du son. Certains tuyaux, appelés bourdons, sont bouchés, ce système permet d’obtenir le son d’un tuyau deux fois plus long. Les jeux de bourdon ont un timbre doux et discret. Dans le cas des jeux harmoniques, au contraire, le tuyau est deux fois plus long mais la partie supérieure, percée de minuscules trous devient alors “ inutile ” : le tuyau sonne une octave plus haut, comme s’il était deux fois plus court, et son timbre, enrichi en harmoniques est particulièrement chantant. Un autre type de sonorité apparaît dans l’orgue symphonique, les “ondulants ” : à la Madeleine, est installée la première voix céleste, même type de jeu que celui appelé gambe, mais légèrement plus doux et accordé un peu au-dessus. Lorsqu’on utilise en même temps la gambe et la voix céleste, des interférences se produisent, imitant le vibrato des cordes dans l’orchestre. Pour rendre l’orgue expressif, Aristide Cavaillé-Coll enferme les tuyaux d’un ou parfois plusieurs claviers à l’intérieur d’une boîte munie de jalousies qui, actionnées par l’organiste depuis la console à l’aide d’une pédale, s’ouvrent ou se ferment, permettant de faire des nuances. Il invente également les pressions multiples et cloisonne l’intérieur des sommiers de façon à fournir à chaque type de jeu la pression qui lui convient. Outre ces perfectionnements qui concernent essentiellement le caractère sonore, il améliore considérablement le confort de l’interprète : des appels par pédale commandent différents changements de sonorité, évitant à l’organiste de s’interrompre, l’adjonction de machines Barker, allège les claviers et rend possible la virtuosité.

Homme de science, personnalité du monde des arts et des lettres, Aristide Cavaillé-Coll expose ses instruments et organise réceptions et auditions dans les légendaires ateliers de l’avenue du Maine, fréquentés par les plus grands artistes. Profitant des facilités de la nouvelle organisation industrielle, la société « A. Cavaillé-Coll & Cie » invente le concept d’orgue de série : paroisses ou particuliers peuvent choisir, sur catalogue, entre différentes compositions et dessins de meubles. Les coûts de revient et les délais de fabrication sont ainsi diminués. Il ne conçoit pas la création artistique sans la science : de ses réflexions naissent quelques ouvrages et une quantité de notes qui représentent un apport considérable dans le domaine de l’acoustique. Chercheur infatigable, il contribue avec son ami le physicien Léon Foucault à déterminer la vitesse de la lumière.

On peut aussi lui savoir gré d’avoir voulu préserver l’œuvre de ses prédécesseurs comme à Saint-Sulpice où il relève le défi de réaliser un trait d’union entre l’art ancien et l’art nouveau. Malheureusement, ses successeurs n’ont pas toujours éprouvé le même respect envers l’orgue symphonique. Au XXème siècle, subissant une disgrâce qui a duré plusieurs décennies, de nombreux chefs-d’œuvre ont souffert de désastreuses et irréversibles transformations et mutilations, la mode ayant tourné en faveur de l’esthétique baroque.

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Né facteur d’orgues, Aristide Cavaillé-Coll le reste jusqu’à sa mort, nous léguant 599 orgues dont 55 à Paris, 300 en province et le reste dans le monde entier. D’après le catalogue établi par Cécile et Emmanuel Cavaillé-Coll, on recense des orgues de leur père en Angleterre, en Belgique, au Danemark, en Espagne, en Hollande, en Italie, au Portugal, en Roumanie, en Russie, en Suisse, en Amérique du Nord, en Bolivie, au Brésil, au Canada, au Chili, en Colombie, au Costa-Rica, à Cuba, en Haïti, au Mexique, au Pérou, en Chine, en Inde. On compte également un grand nombre d’orgues de chœur et de salon qui se révèlent étonnants malgré leurs proportions réduites. Plusieurs grands instruments ornent de prestigieuses salles de concert, des théâtres, des écoles : le Palais de l’Industrie à Amsterdam, le Palais du Trocadéro (exposition universelle de 1878), le Conservatoire Tchaïkovski à Moscou (exposition universelle de 1900) …

Il meurt en 1899. Son élève Charles Mutin qui, l’année précédente, a racheté l’entreprise pour la sauver de la faillite, achèvera à Moscou l’installation du grand orgue, joyau du Conservatoire et dernier chef-d’œuvre d’Aristide Cavaillé-Coll.