Notre littoral au temps du climat - 15 novembre 2025 à 17h au musée Montébello
Par Marie Christine Huau
A l’heure du dérèglement climatique, Marie Christine HUAU, agronome océanographe spécialiste de l'eau, propose une conférence sur l'évolution du trait de côte de notre littoral au prisme du climat. Ce patrimoine côtier d'exception est un littoral vivant qui évolue au fil du temps du climat de la Manche, de l'aménagement et de la géomorphologie locale qui a façonné l'histoire maritime de la Côte Fleurie. Nous revisiterons l'histoire du climat pour comprendre les dynamiques physiques et sédimentaires de ce littoral côtier aux compositions variées de falaises de roches meubles, de plages sableuses, de marais et d'estuaires. Et nous analyserons les secteurs de la Côte Fleurie et son patrimoine côtier, pour esquisser notre futur littoral.



Vu du littoral, la côte normande est riche d’une alternance variée de paysages et géomorphologies faites de côtes rocheuses, falaises, cordons dunaires, marais et estuaires. La baie de Seine est caractérisée par une complexité à évaluer et projeter l’évolution de son trait de côte en raison de multiples facteurs qui interagissent entre eux : débit de la Seine, courants côtiers, vent, marées, météorologie, circulation sédimentaire, géomorphologie de la Baie.
Ce patrimoine côtier normand d'exception est un littoral Vivant qui évolue au fil du temps de l'histoire du climat de la Manche, de l'aménagement et de la géomorphologie régionale.

Comprendre le trait de côte et le littoral normand, c’est d’abord revisiter l'histoire du climat de la Manche dont les grandes dynamiques physiques et sédimentaires ont façonné les falaises, les plages de galets et de sable, les estuaires et les marais au cours du temps. En particulier, le littoral des falaises des Vaches Noires à celles du Cap de la Hève sont remarquables et en évolution constante. Le trait de côte est Vivant ; son évolution d’hier et d’aujourd’hui dessinent aussi son devenir.
A travers les cycles de glaciation depuis 400 000 ans, la Manche se rappelle avoir été un fleuve circulant d’est en ouest avec, pour affluents, le Rhin, la Tamise, la Meuse, la Somme et la Seine. A son apogée de la glaciation il y a 25 000 ans, le niveau marin était à – 130 mètres de son niveau actuel. Progressivement, le cycle interglaciaire débuté il y a 10 000 ans, a contribué à la remontée du niveau de la mer, dessinant notre littoral normand actuel. Ces 30 dernières années, la Mer a pris 1°c de température, et la mer Manche est montée à la moyenne de 0,8 à 3mm/an en 50 ans. La projection du GIEC évalue une élévation potentielle de 30 cm à 1 mètre à l’horizon 2100.

Comprendre la dynamique d’évolution du trait de côte de la Baie de Seine, c’est aussi intégrer les déterminants influents - les vents d’ouest sud-ouest, la courantologie côtière sous l’influence de la Seine, la dynamique hydro-sédimentaire littorale d’ouest en est le long de la Baie de Seine. La connaissance de ces facteurs aide à comprendre la complexité du trait de côte dont la vitesse d’évolution a été mesurée avec un recul moyen de 20 cm par an en 60 ans sur les zones de falaises.
Comprendre la dynamique d’évolution du trait de côte de notre littoral, c’est aussi comprendre l’histoire hydrogéologique et morphologique débutée au Temps de l’histoire du Jurassique et du Crétacé en climat tropical. 3 secteurs remarquables retiennent l’intérêt – les Vaches Noires, les Roches Noires et le Cirque, les falaises de Saint Adresse.
Le secteur des Vaches Noires présente un paysage ruiniforme sensible aux ruissellements avec sa morphologie unique des badlands et sa formation argilo-marneuse surmontée de craie sableuse. Ses escarpements ont une tendance aux glissements de blocs au sommet et aux coulées de boue en aval jusqu’à l’estran. Le recul du trait de côte est hétérogène à l’exemple du secteur de l’Hermitage qui a enregistré un recul en son sommet de 120 m et une avancée de 50 m en son bas. Le pied des falaises vit d’alternance entre matériaux enlevés par la mer et arrivées du versant.
Le secteur des falaises des Roches Noires et du Cirque des Graves regroupe des falaises actives Vivantes, argileuses aux couches calcaires. Les écoulements d’eaux s’infiltrent et entraînent des glissements de terrain. La falaise est entaillée avec des alternances sédimentaires hétérogènes entraînant des basculements de panneaux de craie sous pression du ruissellement. On a ainsi enregistré un recul de 80 m en 100 ans dans le secteur de Villerville.
Le secteur des falaises de Saint Adresse présente une morphologie verticale faite de couche de craie, avec une érosion de recul discontinu par éboulement-glissement lié au décrochage de blocs de craie.
Ainsi, le trait de côte évolue de façon différente d’un secteur à l’autre, tenant compte des conditions naturelles et de la combinaison de l’eau et la géologie. L’eau joue un rôle clé dans la dynamique.
Comprendre notre littoral, c’est aussi comprendre l’histoire d’un patrimoine entre terre et mer, du marais d’estuaire à l’embouchure de la Touques. Trouville est historiquement un village de pêcheurs où les bateaux entraient dans la Touques au cœur historique du vallon au confluent du ruisseau de Callenville, pour se protéger des vents d’ouest et des éboulements des falaises. Pour développer le trafic maritime et protéger l’entrée/sortie de la Touques exposée plein ouest, deux jetées ont été créées vers 1843 pour canaliser la Touques.
Dans les années 1850 avec l’essor de la demande en huîtres sur les tables parisiennes, Trouville était un centre de transit entre Cancale et Paris pour maintenir la qualité des huîtres. Jusqu’à 500 000 huîtres par mois ont transité dans les parcs à huîtres de Trouville au quartier dit du Parc à Huîtres.
En 1890, la jetée promenade de Trouville sur le modèle du Pier de Brighton a été construite, pour faciliter l’accès des bateaux du Havre quel que soit la marée et développer la station balnéaire.

En 1890, l’estuaire de la Touques finit son aménagement avec la création de l’avant-port, des bassins à flots et des portes écluses. Et en 1970, la Marina côté Deauville est construite.
La Touques a été le trait d’union et/ou de séparation entre Deauville et Trouville, aménagé en son aval au fil de l’histoire de son développement économique, touristique et balnéaire.

A l’horizon 2100, le trait de côte poursuivra son évolution au gré du temps du climat. La prévision d’élévation du niveau de la mer est estimée à 70 cm en moyenne à 2100, entraînant une fréquence accrue des grandes marées et une expansion de zones potentiellement sous le niveau marin autour des points bas estuariens. Le trait de côte normand pourrait retrouver son niveau d’il y a –2500 ans quand le marais du Cotentin était sous le niveau de la mer. Le temps du Climat est cyclique et son trait de côte Vivant ! Revisiter le temps du Climat permet de replacer l’histoire du patrimoine littoral.
